mardi 15 juin 2021

Philosophie et sciences sociales, programme 2021-2022

Ce séminaire propose d'explorer l'œuvre du philosophe américain Robert Brandom en confrontant deux de ses recueils d'articles, La Raison en philosophie (trad. franç. Ithaque 2021) et Perspectives sur le pragmatisme (une traduction actuellement en cours sera distribuée aux participants).

Le but est d'élucider dans quelle mesure le pragmatisme spécifiquement rationaliste de Brandom  (et rationaliste au sens de la tradition analytique en philosophie) se démarque de celui de Putnam, et  surtout de Rorty. Toutefois l'accent sera essentiellement mis sur la contribution de Brandom à l'articulation contemporaine entre philosophie de l'esprit, philosophie sociale, philosophie politique, et sciences sociales. Diverses confrontations sont prévues avec Habermas et Descombes.


lundi 17 mai 2021

15. Du savoir absolu au non-commencement (Préface) du cercle spéculatif: processus, résultat et réflexivité totalisante selon Hegel

Lectures préalables

G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, chapitre VIII, Le savoir absolu, GF, p.635-652, et la Préface, GF, p.57-111.

Référence

J.-F. Kervegan, "Le savoir absolu", à paraître.

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(Enregistrement de l'exposé

Enregistrement de la discussion, mot de passe &e4qA?xB)

A/ Introduction

Ce que n'est pas le savoir absolu: l'omniscience divine comme on se la représente (Par ex; Leibniz). Pas un contenu (un savoir-chose infini), mais la forme réflexivement pure du savoir (le "pur" savoir, à la Fichte). Néanmoins, ce n'est pas un savoir "formel", ou c'est le passage à la logique non pas "formelle", mais au contraire qui vaut pour tous les contenus de pensée (tous les contenus de la conscience de soi réflexive, laquelle sait tout objet). Paradoxes de cet absolu: 

  • Il est ce qui advient quant tout est relatif à tout (relatif: au sens de la médiation/détermination nécessaire), soit quand la raison s'est déployée dans son entièreté.
  • Il est à la fois infiniment "plein" et "vide" (pour la représentation, immédiatement, c'est déjà l'identité de l'être et du néant au départ de la Logique, pour l'esprit, c'est le temps vide en attente de son remplissement par l'histoire).

Le défi: penser par delà la représentation (le jugement) dans l'élément du Concept (du syllogisme). Le problème du holisme: non seulement tout tient à tout (et cela est le Vrai), mais le concevoir (et la figure ultime de l'esprit qui pense le tout) est aussi un moment du tout. Remarque sur Mauss.

Donc on ne peut pas "commencer" dans ce cercle (p. 109-110). Comment se boucle alors le dernier chapitre sur la préface?

B/ En partant de la fin: commentaire du chapitre VIII

1. Que signifie pour l'esprit de "surmonter sa conscience" (p.635)? Le chapitre final est une remémoration des figures précédentes pensées chacune désormais en tant que moments du Tout. Phénoménologie de l'esprit et Logique (p.649). L'esprit absolu, c'est l'esprit se remémorant toutes ses figures (le savoir absolu n'est donc pas une étape supplémentaire, c'est leur sommation réflexive conçue comme telle).

2. Vers l'identité de la substance et du sujet: la référence implicite au cogito cartésien comme figure initiale de la Chose = Je. Qu'est-ce qui est pensé au juste au-delà de la religion? La science, et non plus l'amour de la science (philo-sophie).  

3. La "patience du Concept" et la théorie du temps. Le primat de l'histoire sur la nature, et surtout sur la Naturphilosophie). En quoi cette histoire est-elle "universelle" (p.77)? Le moment de la contingence, et le lent devenir-nécessaire de la contingence. Pas de résultat sans le processus effectif.

4. Les derniers mots et le retour métaphorique à la religion: le "vendredi saint" spéculatif, sacrifice et parousie.

C/ En partant du début: remarques sur la préface

1. Pas de résultat sans le processus: l'objection sceptique contre les multiples systèmes philosophiques qui s'entre-détruisent, et la patience du Concept.

2. Nous vivons une époque décisive (et un temps de décision philosophique est venu). Contre Jacobi: un dogmatisme du sentiment de l'absolu, qui s'ignore. Il a pour contrepartie la pensée terre à terre de l'utile. Contre Schelling et la Naturphilosophie.

3. L'échec à penser le Concept comme paradoxal "devenir de lui-même", c'est l'échec à penser l'identité qui se "reconstitue" (p.69): qui peréxiste, qui (se) totalise avec insistance, et qui revient à soi dans sa mémoire propre, intégratrice. Le Vrai est le Tout (la réflexion lui est immanente), la substance est le sujet.

Comparer avec la formule finale du savoir absolu: l'objet de la conscience est devenu pur objet de la conscience de soi (c'est-à-dire objet aboli), et c'est cela le Concept (p. 645).

Est-ce un expressivisme ou un hylémorphisme? La forme comme "devenir natif" du contenu concret (p.99)?

4. Le concept de détermination: connaître, c'est se connaître dans l'être-autre absolu (p.74). C'est cela l'élément de la conscience et de l'expérience rationnelle. Phénoménologie de l'esprit et Logique de ce point de vue.

5. Le rejet de l'exposé mathématique (more geometrico) et l'organicité du Vrai. Ce n'est pas a contrario un choix du "langage ordinaire": quelles torsions le point de vue spéculatif impose-t-il à la langue, du point de vue du Vrai-Tout?

Contre la poésie métaphorique qui applique partout le même schéma d'identité (Schelling): il faut inscrire la tension du paradoxe à même les représentations finies (le bon usage du jugement infini) et à nouveau réunir la dialectique et la preuve (p.105).

D/ Conclusion: Hegel et la pensée sociale holiste comme problème fondamental de la modernité, comme sens moderne de la raison réflexive

vendredi 30 avril 2021

14. La religion: l'absolu approché par sa représentation, spécifiquement dans l'art, et le passage final au Concept

Lectures préalables

G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, chapitre VII, La religion,  GF, p.553-633.

Dans la Bible, la Genèse, ainsi que les Actes des apôtres.

Références

J. Haydn, l'oratorio Die Schöpfung (Hoboken XXI, 2), en particulier le Vorspiel, "Die Vorstellung des Chaos" et le premier récitatif et le choeur "Im Anfang schuf Gott Himmel und Erde".

Goethe, dans les Mémoires, la visite aux statues du musée de Mannheim, notamment sa découverte du Laocoon. Voir ensuite son essai « Sur Laocoon », dans les Écrits sur l'art, GF, 1996.

Pindare, Odes et fragments (voir notamment les fragments conservés des hymnes, et la célèbre Première Pythique). Pour avoir une idée de la musique sacrée et des danses en Grèce ancienne, lors des grands rites, écouter la reconstruction par Annie Bélis et l'ensemble Kerylos d'un hymne delphique à Apollon.

Sur les mystères d'Eleusis, voir l'hymne homérique à Déméter, ainsi que la grande stèle des mystères.

Homère, les deux premiers chants de l'Iliade.

Sophocle, Antigone, Œdipe roi.

Aristophane, Les Nuées.

J.-P. Vernant, L’Individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Gallimard, 1989.

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(Enregistrement de l'exposé

Enregistrement du séminaire)

A/ Introduction

1. L'objet spéculatif du chapitre: le mouvement de la substance qui se subjective, complément de celui du sujet qui se donne sa propre substance (comme esprit). Mais l'appréhender du côté de la conscience est encore pris dans la représentation et le jugement (PhE 627). Rappel des deux concepts de l'expérience dans l'Einleitung.

2. Expliciter l'implicite religieux de la notion d'esprit. L'esprit de la pentecôte qui "descend" dans les les consciences individuelles; l'esprit dans la trinité. Le thème du "troisième testament", celui de l'esprit, dans la pensée protestante (PhE 616-617).

3.Un défi pour la lecture: une "déduction" romantique de l'art grec et des fondements théologique du christianisme. Le motif traditionnel des "correspondances" entre les Anciens et les Modernes (les signes du Christ dans l'antiquité). Dans l'approche des Grecs, le moment décisif où l'œuvre d'art se tient "en face" de l'artiste, douée d'une vie propre, d'une réflexivité immanente dans son être même: Goethe et le Laocoon. Pourquoi la "religion absolue" n'est pas encore le "savoir absolu".

B/ La religion naturelle, et sa ressaisie dans l'"architecture libre" du temple classique

Le premier mouvement propre de la substance se révélant: la lumière, "figure de l'infigurité". Haydn et la création. Plantes et animaux: témoignage des découvertes archéologiques en Orient vers 1790-1800.

Le temple comme intégration harmonieuse des motifs orientaux (PhE 568).

  • Le volume parfait
  • La colonne à chapiteau floral
  • Les monstres-ornements (la frise des centaures et des lapithes)
  • Au cœur du temple, le naos: le mouvement du chapitre, c'est d'aller du temple dans l'espace extérieur à la contemplation dans la conscience religieuse interiorisée (PhE 580, 631).
  • Cachée dans le naos, la statue, effigie du dieu en humain.

C/ La religion-art

1. La statue et son statuaire "anonyme": pré-figuration de l'incarnation du Christ. L'artiste n'est pas l'artisan: le moment-clé où l'œuvre se tient en face de la conscience de soi de l'artiste, moment où la substance commence à se subjectiver (PhE 573).

2. Le monde de la cité qui se déploie autour de la statue comme culte collectif: la déduction esthétique de la vie des Grecs: le héro olympique, les hymnes de Pindare, l'épopée homérique et son aède, la tragédie (Œdipe et Antigone), puis la comédie. Pourquoi la comédie (Les Nuées d'Aristophane) a-t-elle une telle  importance? La seule joie de la "conscience malheureuse".

La spiritualisation de la substance dans l'élément de la poésie (l'aède et la Mnémosyne, pré-figuration de l'Er-innerung). Le langage est le Dasein de l'esprit.

3. La limite du monde grec: polythéisme et intuition de l'unité du divin, pressentiment de l'humanité "une", mais absence d'Etat libre. Les allusions de Hegel à la différence entre art antique et art moderne (romantique): Œdipe et Hamlet.

D/ La religion manifeste (i.e. manifeste en soi ou pour nous, mais juste révélée pour la conscience finie)

1. Manifeste et révélé: retour sur la religion à "mystères" (l'orphisme et les rites secrets d'Eleusis). Ce qui subsiste du mystère dans la foi de la conscience malheureuse. Une seconde déduction encore plus audacieuse et même scandaleuse: celle des fondements du christianisme par le truchement du Concept encore caché dans les représentations ferventes de la conscience religieuse croyante.

2. La cycle de la "révélation"-manifestation, de la création du monde à la Passion du Christ. "Dieu est mort", le jugement terrible dont la spéculation doit faire la conclusion d'un syllogisme. Du sacrifice des Anciens à l'auto-sacrifice du Christ. Penser conceptuellement la genèse.

3. Les limites de la religion au moment du passage au "savoir absolu":

  • La conscience religieuse est dans le vrai, mais elle ne sait pas le vrai comme vrai: elle se le représente juste avec ferveur.
  • Elle vit cette ferveur en église, dans une communauté, mais elle ignore encore que cette communauté de reconnaissance réciproque, c'est son propre esprit.
  • Elle reçoit ses vérités dont elle est certaine, mais comme des "grâces", pas avec la pensée, mais avec le "cœur".
  • Elle reste exposé à la dialectique de ses représentations, aux sophismes sur le bien et le mal, au dénombrement quantitatif des personnes de la trinité, et elle attend le royaume du ciel sur la terre sans pouvoir concevoir que le réel est rationnel et le rationnel réel.