jeudi 25 novembre 2021

3. Comment sortir le pragmatisme de l'impasse instrumentaliste? Le cheminement de Brandom vers un pragmatisme "rationaliste" (Dewey s'en retourne dans sa tombe!)

Lectures préalables

R. Brandom, "Introduction", in Perspectives sur le pragmatisme d'hier et d'aujourd'hui, trad. franç. inédite par le Groupe de travail Brandom.

L. Clavier, « La réception du pragmatisme par Durkheim ou le refus de la sécularisation du vrai », Recherches en éducation, n°5, 2008.

Lectures de fond

R. Brandom, Rendre explicite I, trad. française, Cerf, 2010, section I. à V., p.57-147.

R. Brandom, La Raison en philosophie, trad. française, Ithaque, 2021, chap. III,  p.89-121.

É. Durkheim, Pragmatisme et sociologie, Vrin, 2001.

Voir aussi la récente polémique entre P. Engel et S. Laugier, dans Le Monde puis Libération, sur la vérité-adéquation aux faits.

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(Enregistrement de l'exposé)

Peirce: "Consider what effects, that might conceivably have practical bearings, we conceive the object of our conception to have. Then, our conception of these effects is the whole of our conception of the object." dans "How to Make Our Ideas Clear", Popular Science Monthly, 1878, n°12, p.293 (Menand, p.36).

A/ Introduction: enjeux de la reconstruction brandomienne de l'histoire du pragmatisme.

1. Sa bizarrerie: postuler un pragmatisme "fondamental" avant l'instrumental de James et Dewey. Ce que fait Brandom: il s'applique sa propre méthode ("clarifier rétrospectivement et découvrir prospectivement"), mais en assignant au pragmatisme une finalité inédite: l'(auto-) explication de la raison, ou l'auto-nomie.

2. But grandiose qui contraste avec la réduction triviale (Schiller: "le vrai, c'est ce qui marche", c'est ce qui utile en pratique). L'opération-clé de Brandom: non pas à quoi le langage (la raison) est utile, mais comment on l'utilise (son usage). Note sur l'histoire conceptuelle.

3. La critique durkheimienne du pragmatisme de James. Dans quelle mesure la réécriture par Brandom du pragmatisme pare-t-elle aux objections de Durkheim?

4. Toutefois, tension qui subsiste: pour conserver l'étiquette "pragmatisme", il faut rester naturaliste, mais pour relancer le projet rationaliste de l'idéalisme allemand, il faut spécifier comment l'explosion du normatif, de l'autonomie, se produit (soit "l'effet de levier").

B/ Sauver l'instrumentalisme de lui-même

1. Rappel sur les règles et les normes (conceptuelles): le fondement des règles explicites est dans les normes suivies implicitement en pratique. Wittgenstein, puis Kant sur le jugement. Stupidité et autisme.

2. Resserrer la discussion sur l'intentionnalité cognitive: le know-how avant le know that. La contrainte continuiste héritée du naturalisme: R. Millikan et le succès adaptatif au sens évolutionnaire.

3. Première subversion: la maxime pragmatiste porte non sur la vérité, mais sur le sens: le savoir-faire-sens. Comment les gens qui croient quelque chose (et on croit toujours ce que ce qu'on croit est vrai) peuvent-ils être tenus par les autres comme croyant ce qu'ils croient? Que doivent-ils faire, et de quel savoir-faire ont-ils besoin?

4. De la croyance psychologique à une attitude doxastique normative (croire, c'est devoir croire à ce qu'on croit, mais aussi à ses conséquences, et aussi en repérant leurs incompatibilités): le Fürwahrhalten kantien (tenir-pour-vrai). Know-how et know that // usage (utilisation et pas utilité) et sens (ou contenu conceptuel).

5. L'instrumentalisme sauvé de lui-même: comme holisme fonctionnaliste compréhensif.

Penser l'intentionnalité cognitive (le savoir-faire-sens évalué publiquement comme un pratique) en termes de rôles fonctionnels dans un processus expérientiel. Cycle TOTE et Erfahrung naturalisée. L'idée de "friction" objectivante parce que faillibiliste: co-évolution des normes et de ce que (l'objet objectif) les normes permettent d'évaluer.

Le quadrille final: attribuer de dicto des engagements/les reconnaître de re + clarifier rétrospectivement/découvrir prospectivement comme interprétation pragmatiste de l'expérience au sens de Hegel.

C/ Le "lingualisme faible", étape cruciale vers le pragmatisme rationaliste.

1. Les pragmatistes et la logique après Peirce: une voie de garage. La lente reconquête d'une réarticulation du langage ordinaire à la logique symbolique (via la "grammaire des concepts" de Wittgenstein). Une pragmatique anthropologique de l'usage du langage ordinaire/naturel vs une théorie mathématique des langages artificiels = une théorie qui part des règles d'usage et en dérive les significations, vs une théorie qui part des significations et y ajoute des règles d'usage. Quine vs Carnap.

2. Le lingualisme n'est pas le rationalisme (classique): c'est l’engagement à comprendre les capacités conceptuelles (la discursivité en général) en termes de capacités linguistiques (Dummett: juger-asserter, c'est l'intériorisation d'une pratique publique, perspectiviste et communautaire, donc sociale). Le lingualisme fort (nécessaire) et le faible (suffisant). C'est le fonctionnalisme lingualiste qui sert de guide pour penser le/la logique à partir de la pragmatique l'assertion (claiming): quel rôle jouent les assertions (et du coup leurs composants: prédicats, variables, quantificateurs, etc.)

3. Précision du fonctionnement conceptuel du quadrille (fin du §.IV)

D/ Conclusion et remarques sur l'équivoque de la démarche de Brandom

Retour final à l'ambition naturaliste: démarcation, émergence et effet de levier. L'émergence juste pour s'opposer à Descartes? L'effet de levier produit-il une authentique socio-histoire de la connaissance, ou une simple complexification? La démarcation linguistique/non-linguistique comme question centrale: le linguistique "pur" recentré sur le jeu de langage privilégié de demander et donner des raisons. En quel sens le problème de l'émergence naturaliste ne préempte-t-il pas la question de la modernité de la raison (de son autonomie)? Rappel de l'analyse de Lumières (in Rendre explicite): primat des attitudes sur les statuts. Emergence + effet de levier ou histoire, il faut choisir.

Un point névralgique: Brandom considère l'acte de discours (speech act) de l'assertion comme une certaine sorte de "faire", de pratique. Mais un acte en ce sens précis est-il une action? Linguistique pragmatique et philosophie pragmatiste; rien sur Searle.

samedi 13 novembre 2021

2. Un pragmatisme rationaliste parce que normatif et social: ce que Brandom est allé chercher (en fouillant bien) chez Kant et Hegel

Lectures préalables

R. Brandom, "Introduction", in Perspectives sur le pragmatisme d'hier et d'aujourd'hui, trad. franç. inédite par le Groupe de travail Brandom.

R. Brandom, "Introduction", in La Raison en philosophie. Donner vie aux idées, trad. franç. par le Groupe de travail Brandom, Ithaque, 2020, p.9-33.

Lectures de fond

J.-P. Cometti, Qu'est-ce que le Pragmatisme? Gallimard, 2010

L. Menand, Pragmatism. A Reader, Vintage books, 1997.

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(Enregistrement de l'exposé)

(Enregistrement du séminaire et de la discussion)

Peirce: "Consider what effects, that might conceivably have practical bearings, we conceive the object of our conception to have. Then, our conception of these effects is the whole of our conception of the object." dans "How to Make Our Ideas Clear", Popular Science Monthly, 1878, n°12, p.293 (Menand, p.36).

A/ Introduction: la difficile relation du pragmatisme à Kant et Hegel

Ce qu'il y a de surprenant dans une référence à l'idéalisme allemand dans le cadre "analytique". Sellars et la particularité de la philosophie "analytique" américaine.

1. Des incompatibilités évidentes entre le pragmatisme classique et l'idéalisme allemand (un système clos, fondationnaliste, intellectualiste et non-faillibiliste). Peirce contre la logique aristotélicienne, et donc contre Kant.

2. Quelques points de recouvrement? Rationalisme critique orienté par la science, historicité de l'expérience. Comment rendre compatible anti-scepticisme et faillibilisme?

B/ L'entrée normative dans le jugement kantien, et ses extensions croissantes (Hegel, Frege, Wittgenstein): PoP § I

1. "Penser c'est juger" comme phénomène normatif: commitment et entitlement.

2. Le concept comme "règle" (l'entendement kantien comme "faculté des règles"). Nécessité kantienne vs certitude cartésienne. La "pro-position" comme rupture avec l'ancienne architecture de la pensée (termes, jugements, syllogismes).

3 Le statut de l'aperception transcendantale (le "Je pense" kantien) chez Brandom: toujours déjà social-historique. Ouvertures sur Wittgenstein et Frege.

4. Le renversement décisif: que le contenu conceptuel dépend fonctionnellement de ce qu'on fait en jugeant. Un "faire" originaire, pragmatique (une "force" à la Frege déterminant les contenus): ses perspectives implicites pour une histoire substantielle de la vérité, de la raison objective.

C/ Du naturalisme empiriste des pragmatistes à la question du représentationnisme: PoP § II et III

1. En quel sens Hegel est-il "naturalisé" par les pragmatistes américains? L'évolution absolutisée en devenir pur.

2. Une résistance "scientiste" de Brandom: penser les conditions sociopolitiques du pragmatisme américain. Menand, la Guerre de sécession et le Metaphysical Club.

3. "Habitudes des choses" et habitudes cognitives. Le problème des causes et des raisons et de leur mise en continuité (de l'animal à l'astrophysicien).

4. Du naturalisme subjectif à l'anti-représentationnisme au niveau personnel (mais pas subpersonnel: les "représentations" dans les sciences cognitives). In fine, nous sommes nos normes, pas ce que causent nos "représentations" subpersonnelles.


mardi 2 novembre 2021

1. Philosophie "et" sciences sociales: pourquoi Brandom?

Lectures préalables

R. Brandom, "Introduction", in Perspectives sur le pragmatisme d'hier et d'aujourd'hui, trad. franç. inédite par le Groupe de travail Brandom.

R. Brandom, "Introduction", in La Raison en philosophie. Donner vie aux idées, trad. franç. par le Groupe de travail Brandom, Ithaque, 2020, p.9-33.

S. Laugier & S. Plaud (dir.), Lectures de la philosophie analytique, Ellipses, 2011, chapitre 10 "Après le pragmatisme", notamment la section 4., "Robert B. Brandom: rendre l'autonomie explicite", de F. Callegaro, p.576-598.

Lectures de fond

P. Winch, L'Idée d'une science sociale et sa relation à la philosophie, trad. franç. par M. Le Du, Gallimard, 2009.

B. Karsenti, "Introduction", in D'une Philosophie à l'autre. Les sciences sociales et la politique des modernes, Gallimard, 2013.

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(Enregistrement de la séance)

A/ Principes du séminaire

Le genre de pari philosophie que constitue la lecture d'un philosophe contemporain (la raison "actuelle" et le motif hégélien du "besoin de philosophie" dans sa forme propre à la modernité).

B/ Contexte général: philosophe "des" sciences sociales vs. philosophie "et" sciences sociales"

1. La revendication des sciences sociales à être précisément les sciences réflexives nées de l'émergence la modernité et pour elle (Comte). Désencastrement de l'économie et mutation des sensibilités (Marx et Balzac).

2. Si ce sont des sciences, elles méritent une épistémologie. La philosophie des sciences sociales mainstream: un modèle de scientificité inspiré des sciences de la nature.

  • Le social comme objet particulier, et non comme milieu réflexif.
  • Les sciences de référence: l'économie et la psychologie (cognitive)
  • L'ambition naturalisante, l'individualisme méthodologique

3. Quelques affinités essentielles de la philosophie analytique avec l'épistémologie des sciences sociales

  • Logicisme et sémantique "représentationniste"
  • La naturalisation de l'intentionnalité
  • La philosophie scientifique ("sérieuse") est-elle autre chose que la "servante" des sciences cognitives?
  • Les controverses autour de Wittgenstein, et l'importance particulière de Winch.
  • Des sciences sociales naturalisées sont-elles de meilleurs sciences, ou pas des sciences sociales du tout? Leurs références: Durkheim et Mauss, Weber, Elias? Le problème d'une philosophie alternative des sciences sociales (B. Karsenti)

4. Remarques sur la philosophie analytique (le "sérieux scientifique"). Le professionnalisme et ses institutions, l'anti-relativisme objectiviste, l'anhistoricité revendiquée, l'hétérogénéité entre normes sociales et normes de raison. Toute alternative à ce dispositif implique politisation.

C/ Pourquoi Brandom?

1. En quoi la question de la philosophe et/des sciences sociales est-elle centrale aujourd'hui pour la philosophie? Comme interrogation sur l'intelligence réflexive de la raison moderne. L'alternative: philosophie sociale normative et philosophie de l'esprit holiste (l'Ecole de Francfort, le pragmatisme américain).

2. Les problèmes considérables d'un alternative philosophique cohérente, qui articule autrement philosophie et sciences sociales.

  • Une "autre" philosophie du langage et de la logique, non logiciste et non représentationniste?
  • Pas un départ abstraitement pris dans le "social", mais un caractère substantiellement "social" de la philosophie de l'esprit (de la connaissance et de l''action)
  • De même, un rapport substantiel, organique entre conceptualisation philosophique et conceptualisation dans les sciences sociales.
  • Une philosophie qui réfléchit en son sein sa propre impulsion historique, le "besoin" du temps. Autonomisation (réflexive et collective) et modernité, et non naturalisation généralisée.

3. Brandom, promoteur d'un programme philosophique congruent avec ces attentes.

  • La Raison en philosophie et Perspectives sur le pragmatisme, "entre" Rendre explicite et L'esprit de la confiance.
  • Se situer dans la modernité: les Lumières, et la précédence des attitudes sur les statuts (ex: de la reconnaissance sur l'autorité). Le moment hégélien assumé par le pragmatisme.
  • Le noyau spéculatif de la philosophie de Brandom: un lien essentiel entre une pragmatique normative et une sémantique inférentialiste
  • Conclusion: lire l'œuvre de Brandom du point de vue d'une philosophie des sciences sociales encore à venir.


mardi 15 juin 2021

Philosophie et sciences sociales, programme 2021-2022

Ce séminaire propose d'explorer l'œuvre du philosophe américain Robert Brandom en confrontant deux de ses recueils d'articles, La Raison en philosophie (trad. franç. Ithaque 2021) et Perspectives sur le pragmatisme (une traduction actuellement en cours sera distribuée aux participants).

Le but est d'élucider dans quelle mesure le pragmatisme spécifiquement rationaliste de Brandom  (et rationaliste au sens de la tradition analytique en philosophie) se démarque de celui de Putnam, et  surtout de Rorty. Toutefois l'accent sera essentiellement mis sur la contribution de Brandom à l'articulation contemporaine entre philosophie de l'esprit, philosophie sociale, philosophie politique, et sciences sociales. Diverses confrontations sont prévues avec Habermas et Descombes.