Le mouvement psychanalytique au XXe siècle. Histoire conceptuelle, philosophie de l'esprit et sociologie de la connaissance
La civilisation des enfants
En jouant sur le titre du fameux article de Norbert Elias "La civilisation des parents" (1980), je continuerai à articuler sociogenèse et psychogenèse en passant par une histoire conceptuelle de la psychanalyse étayée sur ses pratiques concrètes et mise systématiquement en relation avec les transformations morphologiques, institutionnelles et politiques des sociétés individualistes et du "processus de civilisation". Aussi le séminaire de cette année comprendra-t-il quatre dimensions.
Il prendra d'abord la mesure du fait que la psychanalyse, et elle seule, s'intéresse aux pathologies des enfants en tant qu'enfants, c'est-à-dire en tant qu'ils naissent de ces parents-là, qu'ils grandissent avec eux (grâce à eux dans le cas favorable !) pour finir, idéalement, par s'en émanciper et s'autonomiser à leur tour comme parents potentiels. Les psychanalystes s'intéressent en effet aux impasses structurelles comme aux accidents de ce parcours, qui est un parcours de socialisation pour des personnes et des sujets. On prendra des comparaisons dans d'autres sociétés confrontées aux problèmes que leur posent les enfants pour saisir par contraste la spécificité de notre manière de comprendre et traiter leurs souffrances et leurs échecs.
C'est ensuite un enjeu important de philosophie de l'esprit, puis de philosophie morale et politique, et non plus de psychologie du développement, que de concevoir une vie affective et morale ainsi acquise via une socialisation lente, voire différée, et le surmontement (toujours relatif) d'épreuves radicalement individualisantes. Car la psychanalyse des enfants ne se décale pas simplement par rapport aux questions traditionnelles de l'éducation ; elle pose autrement la question de la "vie bonne".
On examinera alors, en partant de leurs pratiques thérapeutiques, et en allant vers les concepts qui servent à les stabiliser, certains travaux de Freud, de Melanie Klein ou de Winnicott. Quelle signification a finalement l'expression de "sexualité infantile" ? En quel sens le "complexe d'œdipe" n'est-il intelligible qu'au sein de la famille moderne (et sa crise ou son déclin à mettre en rapport avec les mutations contemporaines de cette famille) ? Comment et pourquoi la psychanalyse, enfin, établit-elle une correspondance à ses yeux cruciale entre la sexualité infantile, donc l'Œdipe, et l'infantilisme de la sexualité adulte (cause supposée des névroses) ?
On rapportera enfin les controverses et l'évolution des conceptions psychanalytiques à propos des enfants et de leur traitement aux mutations du processus de civilisation. En particulier, comme l'an dernier avec les borderlines, à la transition entre autocontrainte simple (formalisation) et autocontrainte réflexive (informalisation).