mercredi 6 novembre 2019

1. Philosophie "des" sciences sociales, philosophie "et" sciences sociales, reprise

Lectures recommandées

Callegaro F., La Science politique des modernes. Durkheim, la sociologie et le projet d'autonomie, Economica, 2015.
Cometti J.-P., Qu'est-ce que le pragmatisme? Gallimard, 2010.
Winch P., L'Idée d'une science sociale et sa relation à la philosophie, trad. franç., Gallimard, 2009.
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(Enregistrement de la séance)

A/ Le "champ de bataille" (Kampfplatz) de la philosophie de l'esprit contemporaine

1. Le tropisme naturaliste de la philosophie de l'esprit dominante
  • Le postulat de l'antériorité réelle des intentions sur les significations linguistiques et les actions.
  • L'idée d'un contenu propositionnel qui serait mental.
  • Le statut central de la représentation et la sémantique de la vérité qui s'y articule.
  • Le besoin d'un contact "causal" entre l'esprit et le monde et ses solutions neurocognitivistes-évolutionnistes.
  • Les "sciences de la nature" comme idéal de rationalité, l'individualisme méthodologique.
  • La philosophie naturaliste de l'esprit comme instance épistémologique critique des "sciences sociales". Importance cruciale de la rationalité économique.
  • Remarques sur l'organisation sociale de la pratique de la philosophie ainsi comprise.
2. Les résistances à ce tropisme purement internes à la philosophie (les motifs néo-wittgensteiniens de l'antinaturalisme critique)
  • L'importance du langage ordinaire (la logique, fait discursif ou fait mathématique?) et le primat du langage et de la vie sociale.
  • Ce n'est pas vraiment l'intentionnalité qu'on naturalise (intentionnalité-raison et intentionnalité-cause).
  • Le statut non-naturalisable des normes de la rationalité (Davidson).
  • Comment répondre à l'objection du dualisme: qui peut encore croire à un esprit "séparé"?
  • Remarques sur le caractère socialement minoritaire des thèses antinaturalistes.
3. D'un antinaturalisme critique abstrait à un programme concret de dénaturalisation en philosophie de l'esprit: "philosophie sociale" de l'esprit et sciences sociales.
  • La timidité de l'antinaturalisme philosophique devant le fait épistémique qu'il y a des sciences sociales (Winch). Considérer d'abord ces sciences comme expression moderne ultime de l'enquête des Modernes sur leur condition  : la "société des individus" (Durkheim, Elias, Dumont). La fin de la philosophie politique "classique" et le problème inédit de la démocratie (Karsenti).
  • L'intrication décisive de deux récits: l'histoire rationnelle de l'autonomisation réflexive et critique des Modernes dans sa forme philosophique depuis les Lumières, et l'ambition scientifique de dénaturalisation de la socialité humaine portée par l'histoire et la sociologie (Callegaro).
  • Tout autre chose qu'une "épistémologie" des sciences sociales: une co-appartenance de la philosophie moderne et des sciences historiques et sociales au développement autonomisant de la réflexivité collective.

vendredi 1 novembre 2019

Annonce du séminaire pour 2019-2020

Le principe général du séminaire et sa visée pédagogique est de rapprocher la pratique effective des sciences sociales des enjeux d’ordre argumentatif et conceptuel, philosophiquement pertinents, qu’elles soulèvent. Réciproquement, ce séminaire vise à formuler ou reformuler certaines questions débattues en philosophie morale, en philosophie de l’esprit et du langage et en épistémologie des sciences sociales, en les confrontant aux enjeux des enquêtes empiriques qui les prennent pour objet (voire de susciter de telles enquêtes).
L’hypothèse est que philosophie et sciences sociales, sans préséance de l’une sur l’autre, peuvent, correctement articulées, déployer des dimensions inaperçues de la réflexivité critique dans les circonstances historiques qui sont les nôtres.

Le séminaire est également inscrit dans le parcours de « philosophie contemporaine » co-habilité par l'ENS

Le séminaire 2019-2020 continuera les travaux de l'année précédente, en les centrant tout particulièrement sur la notion de représentation. Je l'aborderai sur deux axes, un premier, épistémologique et sémantique, en relation avec les notions d'intentionnalité, de référence et d’objectivité, et un second, psychologique et anthropologique, en relation avec les notions d'image, de signe et de symbole.

Je continuerai donc le commentaire de Making It Explicit de Robert Brandom, en passant à la deuxième partie du livre, explicitement consacrée à cette notion. Et je poursuivrai également l'enquête amorcée sur la psychanalyse des enfants, en m’intéressant aux usages qu'on y fait du dessin pour avoir accès à des contenus psychiques inconscients.

Dans l'un et l'autre cas, l'accent sera mis sur des manières spécifiquement pragmatistes de mener l'enquête philosophique.

Je commencerai par une reprise circonstanciée des résultats du séminaire de l'an passé, pour ceux et celles qui n'y auraient pas assisté.

dimanche 29 septembre 2019

Compte rendu d'enseignement 2018-2019 pour l'Annuaire de l'EHESS

Le séminaire inauguré cette année revendique fortement son titre, philosophie « et » sciences sociales, par contraste avec un autre dont il se démarque, malgré des affinités de contenu évidentes : philosophie « des » sciences sociales. Il ne se propose pas, en effet, une critique épistémologique des sciences sociales contemporaines. Il se propose tout autre chose : mettre à l’épreuve une hypothèse de grande portée selon laquelle la philosophie et les sciences sociales, solidairement, contribuent à augmenter la réflexivité collective sur les transformations des sociétés modernes, voire expriment (articulent, rendent plus explicite) cette réflexivité à l’œuvre dans les pratiques sociales de tous ordres caractéristiques de cette modernité.
L’expression « sciences sociales » est prise au sens large : il s’agit non seulement de la sociologie et de l’anthropologie, mais aussi bien de l’histoire, voire du droit (au moins sous certains aspects), mais aussi de la psychanalyse – ne serait-ce que parce que cette dernière est apparue comme une forme de réflexivité spécifique dans la modernité récente, sans oublier la mise en cause radicale des idéaux du moi qu’a su y identifier la « théorie critique ».
Un fil conducteur naturel pour développer cette grande hypothèse, c’est d’examiner comment le « tournant pragmatiste » des sciences sociales contemporaines (au cœur du programme scientifique du Lier-FYT) bénéficierait des avancées de la philosophie pragmatiste actuelle, mais aussi de l’élucidation des difficultés qu’elle a mises au jour dans le projet pragmatiste initial (celui de Dewey ou de Mead). De façon symétrique et inverse, on se propose de confronter cette philosophie (qui est une philosophie de l’esprit, donc du langage et de la logique, mais aussi une philosophie de l’action et une philosophie sociale) aux avancées et aux problèmes des sciences sociales d’inspiration pragmatiste.
Un accent particulier a été mis sur le « champ de bataille » (Kampfplatz, dit Kant) qu’a ouvert aujourd’hui la contestation des doctrines dominantes de la représentation et de l’action avec, disons, le tournant naturaliste et cognitiviste de la philosophie « analytique ». La construction d’une alternative rigoureuse à ce tournant est notoirement difficile. Vérité, objectivité, relativisme et constructivisme, historicisme ou platonisme, autant de notions et d’options au centre du débat. Mais surtout, la rationalité que promeuvent ces conceptions dominantes dans le champ de la philosophie analytique d’aujourd’hui est généralement contraire à l’esprit des sciences sociales « classiques » – si, du moins, on considère que l’individualisme méthodologique est incompatible avec le courant issu des travaux de Durkheim, Mauss, Elias, etc. Les séminaire trouve donc dans le croisement de ces disputes, qui a été peu entrepris de façon systématique, son terrain propre.
Pour commencer à l’arpenter, le séminaire s’est donc déployé sur deux axes.
Le premier, c’est un commentaire de l’œuvre majeure de Robert Brandom, Making It Explicit. Le philosophe américain s’est en effet consacré à proposer une alternative méthodique, d’inspiration explicitement pragmatiste, aux théories dominantes de la représentation et de l’action. Le maître-mot de cette alternative, c’est un rationalisme dit « expressiviste », et c’est à sa clarification qu’on s’est attelé. En 2018-2019, la moitié de l’œuvre a été parcourue, contextualisée au sein des polémiques philosophiques d’aujourd’hui, et rattachée dans ses grandes lignes à une lecture ample de l’histoire de la philosophie moderne : Kant, Hegel, Frege, Wittgenstein et Heidegger. On a aussi commencé à élucider les relations de Brandom avec Sellars, Dennett et Davidson. L’année 2019-2020 sera consacrée à lire la seconde moitié du livre.
Le second axe est moins intuitif et plus empirique. Il a consisté à interroger sur la base d’une philosophie de l’esprit et d’une philosophie sociale pragmatistes une pratique tout à fait particulière : la psychanalyse avec les enfants. À rebours de la compréhension psychologique de ces pratiques par les acteurs eux-mêmes, on a commencé à soulever l’hypothèse qu’il s’agirait non pas de l’application d’une théorie du fonctionnement mental morbide des enfants, théorie prétendument corroborée par la clinique, mais d’un « rituel thérapeutique » qui se décline en une série d’opérations visant à resocialiser des enfants confrontés aux contradictions et aux contingences de leur devenir-adulte. C’est une illustration éloquente de la force critique de l’approche pragmatiste pour dénaturaliser et dépsychologiser certains faits sociaux et les théories que s’en font les acteurs, mais en s’efforçant toutefois de respecter ces pratiques, et de comprendre les principes de leur efficacité sociale en fonction des contraintes de tous ordres (institutionnelles comme épistémiques) qui s’exercent sur les protagonistes et sur les idéologies qui émergent de leurs pratiques concrètes. En 2019-2020, l’enquête se poursuivra, mobilisant toujours plus des approches socio-anthropologiques alternatives à la psychologie, en approchant de plus près les faits et gestes des psychanalystes avec les enfants. Or la philosophie pragmatiste peut, selon nous, renouveler à la fois la philosophie et l’histoire de la psychanalyse, mais aussi, à plus longue échéance, réarticuler de façon originale (distincte en tout cas de la « théorie critique ») la psychanalyse au champ des sciences sociales. Vu le crédit dont jouit cette dernière depuis une vingtaine d’années, nul besoin de souligner à quel point cet autre front du champ de bataille promet lui aussi d’être animé.
Sur le plan pédagogique, enfin, ce séminaire a mis en œuvre deux pratiques, qu’on reconduira. Tout d’abord, les étudiants sont invités à abandonner toute attitude de surplomb touchant l’élaboration philosophique et épistémologique, puisque les polémiques qu’on tente de comprendre et de formaliser sont ceux dans lesquels nous sommes tous pris actuellement. Commenter un philosophe vivant, comme Brandom, qui a d’ailleurs publié cette année son deuxième livre majeur, A Spirit of Trust, c’est ne plus pouvoir s’abriter derrière des interprétations légitimes et stabilisées, comme ils en ont eu l’habitude lors de leurs études antérieures. C’est dialoguer de plain-pied avec lui. Outre les habituelles fiches de lecture, il a donc été proposé aux volontaires de traduire un ouvrage de Brandom, Reason in Philosophy, pour contribuer à disséminer ses questions. Le fruit de leur labeur sera publié avec l’aide financière de l’EHESS dès 2020. Autant que faire se peut, cet effort de traduction, c’est-à-dire à la fois de compréhension d’un penseur et de mise à disposition de ses arguments auprès de la collectivité, sera repris en 2019-2020. Second procédé encouragé : rapprocher le plus possible, quand le sujet s’y prêtait, le travail des étudiants en Master d’un terrain d’enquête concret, et de l’observation de la manière dont des acteurs engagés dans des activités déterminées font la théorie de ce qu’ils font. L’analyse conceptuelle, argumentative, réflexive et critique qui reste au cœur de la philosophie est réputée s’enrichir de l’examen « socratique » desdites activités dans leur contexte social. Un co-jury avec un sociologue est et sera toujours possible.
Le séminaire est accessible sur le blog https://philosophiesciencessociales.blogspot.com/ Les cours ont été enregistrés, ainsi que les exposés de la journée d’étude du 21 juin 2019, « Expression et expressivisme. De la philosophie de l’esprit et du langage vers les sciences sociales? » organisée par le Lier-FYT.

dimanche 19 mai 2019

Expression et expressivisme. De la philosophie de l'esprit et du langage vers les sciences sociales?

Journée d'études le 21 juin 2019, organisée par le Lier Fonds Yan Thomas
De 9h30 à 17h30, salle 8, 105 bd Raspail, Paris

Avec Pierre-Henri Castel, Francesco Callegaro, Julia Christ, Stefania Ferrando, Michel de Fornel, Edouard Gardella, Florence Hulak, Cyril Lemieux et Vincent Réveillère.

Au sein de la philosophie pragmatique contemporaine, tout particulièrement chez Robert Brandom, les notions d'expression et d'expressivisme jouent un rôle fondamental. En première analyse, ce style de pensée tient pour étroitement liées trois choses : le privilège explicatif du know how sur le know that ; l'idée de Wittgenstein selon lequel le sens d'un concept, c'est son usage ; et un principe général d'expression qui les synthétise selon lequel la démarche de l'enquête consiste à rendre réflexivement explicite (dans des concepts) ce qui est implicite (dans des pratiques).
Autour de ce motif, des notions comme celle d'« acte de langage » déclaratif (d'assertion), d'inférence, de raisonnement pratique, et le « jeu de langage » privilégié qui consiste à « demander et donner des raisons » ont fait l'objet de développements inédits.
Or on se trouve devant un paradoxe. D'un certain point de vue, tout ce que fait déjà la sociologie d'inspiration pragmatique dans ses enquêtes empiriques met implicitement en œuvre un motif expressiviste – avec une grande richesse de résultats, et sans guère susciter d'alarme épistémologique. Par contraste, l'expressivisme pragmatique suscite un certain rejet au sein de la philosophie analytique mainstream en contredisant ses tendances à se rapprocher de la psychologie cognitive et plus généralement de l'épistémologie « naturalisée », mais aussi d'une philosophie de l'action fonctionnelle-causale marquée par l'individualisme méthodologique. La position expressiviste, surtout quand elle est radicalisée, est ainsi  grosse d'une controverse ultime sur la nature de la raison.
D'où une hypothèse tentante: et si l'expressivisme de Brandom n'était rien d'autre qu'une explicitation conceptuelle du style de l'enquête pragmatiste? Mais en réalité, sa philosophie ne fait aucun pas dans cette direction. Au mieux, certains liens se tissent avec une vision normative de la société, de l'« agir communicationnel » et de l'histoire qu'on trouve chez Habermas.
Cette journée se propose donc d'examiner, entre philosophes, linguistes et  sociologues, si et en quoi l'expressivisme (renouvelé par Brandom et Taylor) peut éclairer, voire enrichir l'appareil théorique de l'enquête en sciences sociales – ou pas. Divers aspects seront abordés: ce qu'est une raison d'agir, en quoi consiste le holisme méthodologique, l'idée d'histoire et même de sociologie historique de la connaissance qui sous-tend la démarche ; mais aussi, à rebours des situations normatives idéalisées en philosophie, ce qui empêche, ou facilite, dans la vie sociale empirique, l'expression réflexive et donc critique du contenu implicite des pratiques.
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Programme

La plupart des textes (accessibles sur ce blog), seront brièvement résumés et discutés par un premier répondant avant d'ouvrir les échanges collectifs.

9h30-10h15 Pierre-Henri Castel, Brandom, son expressivisme, et l'orientation pragmatiste en sciences sociales (discussion introduite par Francesco Callegaro)

En introduction à cette journée d'études, un crash course sur Brandom, et une première justification de l'hypothèse selon laquelle sa philosophie présente un intérêt majeur pour les sciences sociales d'inspiration pragmatiste.

10h15-11h Francesco Callegaro, L’expression du social. Brandom, Wittgenstein, Durkheim

Compte tenu de la place centrale qu’il accorde aux pratiques sociales, l’expressivisme rationaliste de Brandom semble pouvoir nous aider à clarifier les présupposés conceptuels ultimes des sciences sociales. En revenant sur sa relecture de l’argument de Wittgenstein au sujet du suivi des règles, je vais essayer de montrer au contraire que Brandom a souscrit à des engagements théoriques qui lui ont empêché de saisir le trait distinctif du social. Sans méconnaître les apports de l’expressivisme, il faut donc lui faire subir une torsion sociologique, si l’on veut le mettre au service des sciences sociales. Un lieu électif d’épreuve est l’argument analogue avancé par Durkheim dans les Formes élémentaires, selon lequel la raison humaine est un produit des pratiques sociales.

Pause

11h15-12h30 Michel de Fornel, Normes sociales, assertion et communication

L’une des forces de l’approche de Brandom dans Making it explicit et dans ses ouvrages ultérieurs est de défendre une perspective expressiviste radicalement différente de l’approche traditionnelle. Cet expressivisme que Brandom qualifie de « rationaliste » s’incarne dans un modèle associant de façon originale une sémantique inférentialiste et une pragmatique normative. On a souvent noté qu’une telle forme d’expressivisme le conduit à accorder une place centrale à un acte de langage, l’assertion,  et à une pratique linguistique, l’offre et la demande de raisons. Brandom semble sur ce point diverger de la théorie des actes de langage d’inspiration austinienne (et plus généralement de la socio-pragmatique) qui, tout en partageant la même orientation anti-représentationnelle et anti-intentionnaliste, n’a cessé de combattre l’idée d’un primat des actes de type assertif. On se propose de discuter de l’analyse de l’assertion en termes de score déontique proposée par Brandom, puis de montrer l’existence d’une convergence possible entre l’approche normative et l’approche performative.

12h30 13h15 Vincent Réveillère, Penser l'institution des concepts juridiques avec Robert Brandom.

L’approche de Robert Brandom présente un rapport particulier à la pratique du juge. En effet, pour expliquer le mécanisme d’institution sociale des normes, il prend souvent l’exemple du juge de Common Law. Le choix n’est guère surprenant. On peut penser que l’auteur y voit un cas prototypique du processus d’explicitation des normes implicites à une pratique. En effet, de nombreux mécanismes que Robert Brandom cherche à mettre en évidence dans le cas du langage ordinaire se trouvent de façon beaucoup plus explicite dans le langage juridique. En outre, la controverse se déroulant devant le juge correspond bien à la pratique du langage sur laquelle il se concentre : demander et donner des raisons. Toutefois, la vision idéalisée du Common Law que propose le philosophe tient plus lieu d’exemple pour expliquer sa thèse que de véritable objet d’étude.
Dans une posture opposée, nous proposons d’utiliser le travail de Robert Brandom pour penser l’institution des concepts juridiques en nous appuyant sur un passage de notre thèse de doctorat (Le juge et le travail des concepts juridiques : le cas de la citoyenneté de l’Union européenneInstitut Universitaire Varenne LGDJ-Lextenso, 2018). Plus spécifiquement, nous aborderons deux questions dans cette communication. Tout d’abord, nous chercherons à montrer que concevoir l’institution du contenu conceptuel comme un processus social et historique permet de dépasser des difficultés que l’on rencontre quand on pense les concepts comme des représentations définies a priori par des conditions nécessaires et suffisantes. Ensuite, nous proposerons une réflexion sur la façon dont le modèle que propose Brandom peut être développé pour penser la controverse se déroulant devant le juge comme participant à l’institution des concepts juridiques.

13h15-14h Pause déjeûner (les étudiants sont invités, dans la mesure des sandwiches disponibles!)

14h-14h45 Florence Hulak, L’expressivisme de Charles Taylor, une passerelle entre philosophie de l’esprit et sciences sociales ? (Voir le document joint)

Il peut être tentant de concevoir la pensée de Charles Taylor comme la médiation manquante entre philosophie de l’esprit expressiviste et sociologie pragmatique. En effet Taylor convoque une théorie de l’esprit et du langage puisée dans une tradition qu’il qualifie d’expressiviste (Herder, Hegel, Wittgenstein) pour proposer une lecture holiste et interprétative des phénomènes sociaux, critique des approches atomistes ou naturalistes. Nous soutiendrons toutefois que cette passerelle ne tient pas, parce qu’elle prend la forme d’une herméneutique politique qui est en réalité incompatible avec une philosophie de l’esprit d’ascendance wittgensteinienne (ce que confirme la lecture du débat de Taylor et Brandom sur Making It Explicit), comme avec les sciences sociales.

14h45-15h30 Stefania Ferrando, Du pouvoir à l’autorité symbolique : rendre explicite l’implicite est une pratique politique.

Ma contribution portera sur le concept de « autorité symbolique », tel qu’il a été élaboré par la philosophe Luisa Muraro. L’explicitation conceptuelle de ce qui est implicite dans les pratiques est d’abord une forme spécifique d’enquête scientifique ou plus largement d’entreprise intellectuelle. Il est toutefois important de reconnaître que, dans l’histoire de certains mouvements politiques modernes (féministes mais aussi ouvriers), cette explicitation réflexive a aussi été intégrée comme un moment central de la pratique politique elle-même.
Quelles sont les conditions pratiques de l’articulation conceptuelle de l’implicite des pratiques dans le cadre de ces contextes politiques ? Parmi ces conditions, on assignera une place centrale à l’émergence de formes d’autorité symbolique, censées permettre une circulation entre le langage et l’expérience qui s’oppose à la prise du pouvoir sur la compréhension et la description de l’implicite des pratiques. Les travaux de la philosophe Luisa Muraro consacrés à la linguistique et à la psychanalyse (Maglia e uncinetto ; L’ordre symbolique de la mère) vont nous permettre d’une part de préciser le concept de « autorité symbolique » et d’autre part de montrer son articulation explicite à partir des pratiques politiques du féminisme radical italien.

15h30-15h45 Pause

15h45-16h30 Edouard Gardella. Sociologie de la réflexivité: à partir d'un article sur la relation d'assistance.

Je partirai d'un article paru dans Sociologie du travail, qui propose une approche réflexive de la relation d'aide ; réflexive au sens du LIER, c'est-à-dire attentive à la façon dont les acteurs manifestent une réflexivité dans le cours de leurs pratiques. L'objectif est de voir comment, à partir de descriptions ethnographiques de situations et de dynamiques d'interactions, on peut en inférer, en tant que sociologue, la normativité de l'agir qui se rend observable dans les pratiques ; le type de pratiques concernées ici étant une relation d'assistance auprès de sans-abri. Je proposerai sur cette base des pistes pour voir comment sociologiser une appréhension de la normativité de l'agir à partir de Brandom.
Les lecteurs pourront se concentrer sur l'introduction (qui pose l'importance de l'observation de la façon dont les professionnels tiennent compte de la réception de l'aide qu'ils prodiguent pour faire passer d'une philosophie du care à une sociologie de la relation d'aide) et la 4e partie de l'article (dans laquelle il y a une longue description d'une situation où la réception de l'aide est incertaine).

16h30-17h15 Cyril Lemieux, Tendances à agir et expressivité sociale (à partir du Devoir et la grâce, 2009, p.112-125).