lundi 18 novembre 2019

2. Philosophie "et" sciences sociales: pourquoi Brandom?

Lectures recommandées

Habermas J., "De Kant à Hegel. La pragmatique linguistique de Robert Brandom", in Vérité et justification, Gallimard, 1999. (Original en anglais)
Durand-Gasselin J.-M., "Actes de parole et théorie critique" in De l'Action au discours: le concept de speech act au prisme de ses histoires, B. Amboise (éd.), ISTE, Londres, 2018.
Karsenti B., D'une Philosophie à l'autre. Les sciences sociales et la politique des modernes, Gallimard, 2013: notamment le chapitre "Appartenir à la modernité".
Lemieux C., Le Devoir et la grâce, Economica, 2009.
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(Enregistrement de la séance)

(suite et fin de la séance 1)

B/ D'un antinaturalisme critique abstrait à un programme concret de dénaturalisation en philosophie de l'esprit: "philosophie sociale" de l'esprit et sciences sociales.

1. Rappel de la séance précédente:
  • La timidité de l'antinaturalisme philosophique devant le fait épistémique qu'il y a des sciences sociales (Winch). Considérer d'abord ces sciences comme expression moderne ultime de l'enquête des Modernes sur leur condition  : la "société des individus" (Durkheim, Elias, Dumont). La fin de la philosophie politique "classique" et le problème inédit de la démocratie (Karsenti).
  • L'intrication décisive de deux récits: l'histoire rationnelle de l'autonomisation réflexive et critique des Modernes dans sa forme philosophique depuis les Lumières, et l'ambition scientifique de dénaturalisation de la socialité humaine portée par l'histoire et la sociologie (Callegaro).
  • Tout autre chose qu'une "épistémologie" des sciences sociales: une co-appartenance de la philosophie moderne et des sciences historiques et sociales au développement autonomisant de la réflexivité collective.
2. Deux défis métaconceptuels pour une philosophie vraiment sociale de l'esprit.
  • Une fois posée l'antériorité du social-discursif, comment justifier la genèse dialogique d'un contenu conceptuel-propositionnel objectif?
  • Comment déplier la philosophie comme expression-articulation de la rationalité réflexive des Modernes?
C/ Pourquoi Brandom?
  • Ces deux défis relevés dans un cadre pragmatiste, et considérés comme les deux faces du même problème. Ni représentationnalisme, ni fondationnalisme — mais un "système".
  • Pragmatique normative (Kant, Wittgenstein) et sémantique inférentialiste (Frege, Dummett, Sellars): Making It Explicit (en allemand, Expressive Vernunft).
  • Une histoire rationnelle de l'intentionnalité et de la représentation dans la philosophie des Modernes: Tales of the Mighty Dead.
  • Une reconstruction du développement de la logique du 20ème siècle en termes expressifs: Between Saying and Doing.
  • Une redécouverte de Hegel et du caractère normatif-social de la production de la rationalité objective via la reconnaissance (Anerkennung): The Spirit of Trust.
  • Là où Brandom s'arrête: le débat avec Habermas, et l'engagement concret avec l'enquête empirique en sociologie pragmatiste (Lemieux).

mercredi 6 novembre 2019

1. Philosophie "des" sciences sociales, philosophie "et" sciences sociales, reprise

Lectures recommandées

Callegaro F., La Science politique des modernes. Durkheim, la sociologie et le projet d'autonomie, Economica, 2015.
Cometti J.-P., Qu'est-ce que le pragmatisme? Gallimard, 2010.
Winch P., L'Idée d'une science sociale et sa relation à la philosophie, trad. franç., Gallimard, 2009.
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(Enregistrement de la séance)

A/ Le "champ de bataille" (Kampfplatz) de la philosophie de l'esprit contemporaine

1. Le tropisme naturaliste de la philosophie de l'esprit dominante
  • Le postulat de l'antériorité réelle des intentions sur les significations linguistiques et les actions.
  • L'idée d'un contenu propositionnel qui serait mental.
  • Le statut central de la représentation et la sémantique de la vérité qui s'y articule.
  • Le besoin d'un contact "causal" entre l'esprit et le monde et ses solutions neurocognitivistes-évolutionnistes.
  • Les "sciences de la nature" comme idéal de rationalité, l'individualisme méthodologique.
  • La philosophie naturaliste de l'esprit comme instance épistémologique critique des "sciences sociales". Importance cruciale de la rationalité économique.
  • Remarques sur l'organisation sociale de la pratique de la philosophie ainsi comprise.
2. Les résistances à ce tropisme purement internes à la philosophie (les motifs néo-wittgensteiniens de l'antinaturalisme critique)
  • L'importance du langage ordinaire (la logique, fait discursif ou fait mathématique?) et le primat du langage et de la vie sociale.
  • Ce n'est pas vraiment l'intentionnalité qu'on naturalise (intentionnalité-raison et intentionnalité-cause).
  • Le statut non-naturalisable des normes de la rationalité (Davidson).
  • Comment répondre à l'objection du dualisme: qui peut encore croire à un esprit "séparé"?
  • Remarques sur le caractère socialement minoritaire des thèses antinaturalistes.
3. D'un antinaturalisme critique abstrait à un programme concret de dénaturalisation en philosophie de l'esprit: "philosophie sociale" de l'esprit et sciences sociales.
  • La timidité de l'antinaturalisme philosophique devant le fait épistémique qu'il y a des sciences sociales (Winch). Considérer d'abord ces sciences comme expression moderne ultime de l'enquête des Modernes sur leur condition  : la "société des individus" (Durkheim, Elias, Dumont). La fin de la philosophie politique "classique" et le problème inédit de la démocratie (Karsenti).
  • L'intrication décisive de deux récits: l'histoire rationnelle de l'autonomisation réflexive et critique des Modernes dans sa forme philosophique depuis les Lumières, et l'ambition scientifique de dénaturalisation de la socialité humaine portée par l'histoire et la sociologie (Callegaro).
  • Tout autre chose qu'une "épistémologie" des sciences sociales: une co-appartenance de la philosophie moderne et des sciences historiques et sociales au développement autonomisant de la réflexivité collective.

vendredi 1 novembre 2019

Annonce du séminaire pour 2019-2020

Le principe général du séminaire et sa visée pédagogique est de rapprocher la pratique effective des sciences sociales des enjeux d’ordre argumentatif et conceptuel, philosophiquement pertinents, qu’elles soulèvent. Réciproquement, ce séminaire vise à formuler ou reformuler certaines questions débattues en philosophie morale, en philosophie de l’esprit et du langage et en épistémologie des sciences sociales, en les confrontant aux enjeux des enquêtes empiriques qui les prennent pour objet (voire de susciter de telles enquêtes).
L’hypothèse est que philosophie et sciences sociales, sans préséance de l’une sur l’autre, peuvent, correctement articulées, déployer des dimensions inaperçues de la réflexivité critique dans les circonstances historiques qui sont les nôtres.

Le séminaire est également inscrit dans le parcours de « philosophie contemporaine » co-habilité par l'ENS

Le séminaire 2019-2020 continuera les travaux de l'année précédente, en les centrant tout particulièrement sur la notion de représentation. Je l'aborderai sur deux axes, un premier, épistémologique et sémantique, en relation avec les notions d'intentionnalité, de référence et d’objectivité, et un second, psychologique et anthropologique, en relation avec les notions d'image, de signe et de symbole.

Je continuerai donc le commentaire de Making It Explicit de Robert Brandom, en passant à la deuxième partie du livre, explicitement consacrée à cette notion. Et je poursuivrai également l'enquête amorcée sur la psychanalyse des enfants, en m’intéressant aux usages qu'on y fait du dessin pour avoir accès à des contenus psychiques inconscients.

Dans l'un et l'autre cas, l'accent sera mis sur des manières spécifiquement pragmatistes de mener l'enquête philosophique.

Je commencerai par une reprise circonstanciée des résultats du séminaire de l'an passé, pour ceux et celles qui n'y auraient pas assisté.

dimanche 29 septembre 2019

Compte rendu d'enseignement 2018-2019 pour l'Annuaire de l'EHESS

Le séminaire inauguré cette année revendique fortement son titre, philosophie « et » sciences sociales, par contraste avec un autre dont il se démarque, malgré des affinités de contenu évidentes : philosophie « des » sciences sociales. Il ne se propose pas, en effet, une critique épistémologique des sciences sociales contemporaines. Il se propose tout autre chose : mettre à l’épreuve une hypothèse de grande portée selon laquelle la philosophie et les sciences sociales, solidairement, contribuent à augmenter la réflexivité collective sur les transformations des sociétés modernes, voire expriment (articulent, rendent plus explicite) cette réflexivité à l’œuvre dans les pratiques sociales de tous ordres caractéristiques de cette modernité.
L’expression « sciences sociales » est prise au sens large : il s’agit non seulement de la sociologie et de l’anthropologie, mais aussi bien de l’histoire, voire du droit (au moins sous certains aspects), mais aussi de la psychanalyse – ne serait-ce que parce que cette dernière est apparue comme une forme de réflexivité spécifique dans la modernité récente, sans oublier la mise en cause radicale des idéaux du moi qu’a su y identifier la « théorie critique ».
Un fil conducteur naturel pour développer cette grande hypothèse, c’est d’examiner comment le « tournant pragmatiste » des sciences sociales contemporaines (au cœur du programme scientifique du Lier-FYT) bénéficierait des avancées de la philosophie pragmatiste actuelle, mais aussi de l’élucidation des difficultés qu’elle a mises au jour dans le projet pragmatiste initial (celui de Dewey ou de Mead). De façon symétrique et inverse, on se propose de confronter cette philosophie (qui est une philosophie de l’esprit, donc du langage et de la logique, mais aussi une philosophie de l’action et une philosophie sociale) aux avancées et aux problèmes des sciences sociales d’inspiration pragmatiste.
Un accent particulier a été mis sur le « champ de bataille » (Kampfplatz, dit Kant) qu’a ouvert aujourd’hui la contestation des doctrines dominantes de la représentation et de l’action avec, disons, le tournant naturaliste et cognitiviste de la philosophie « analytique ». La construction d’une alternative rigoureuse à ce tournant est notoirement difficile. Vérité, objectivité, relativisme et constructivisme, historicisme ou platonisme, autant de notions et d’options au centre du débat. Mais surtout, la rationalité que promeuvent ces conceptions dominantes dans le champ de la philosophie analytique d’aujourd’hui est généralement contraire à l’esprit des sciences sociales « classiques » – si, du moins, on considère que l’individualisme méthodologique est incompatible avec le courant issu des travaux de Durkheim, Mauss, Elias, etc. Les séminaire trouve donc dans le croisement de ces disputes, qui a été peu entrepris de façon systématique, son terrain propre.
Pour commencer à l’arpenter, le séminaire s’est donc déployé sur deux axes.
Le premier, c’est un commentaire de l’œuvre majeure de Robert Brandom, Making It Explicit. Le philosophe américain s’est en effet consacré à proposer une alternative méthodique, d’inspiration explicitement pragmatiste, aux théories dominantes de la représentation et de l’action. Le maître-mot de cette alternative, c’est un rationalisme dit « expressiviste », et c’est à sa clarification qu’on s’est attelé. En 2018-2019, la moitié de l’œuvre a été parcourue, contextualisée au sein des polémiques philosophiques d’aujourd’hui, et rattachée dans ses grandes lignes à une lecture ample de l’histoire de la philosophie moderne : Kant, Hegel, Frege, Wittgenstein et Heidegger. On a aussi commencé à élucider les relations de Brandom avec Sellars, Dennett et Davidson. L’année 2019-2020 sera consacrée à lire la seconde moitié du livre.
Le second axe est moins intuitif et plus empirique. Il a consisté à interroger sur la base d’une philosophie de l’esprit et d’une philosophie sociale pragmatistes une pratique tout à fait particulière : la psychanalyse avec les enfants. À rebours de la compréhension psychologique de ces pratiques par les acteurs eux-mêmes, on a commencé à soulever l’hypothèse qu’il s’agirait non pas de l’application d’une théorie du fonctionnement mental morbide des enfants, théorie prétendument corroborée par la clinique, mais d’un « rituel thérapeutique » qui se décline en une série d’opérations visant à resocialiser des enfants confrontés aux contradictions et aux contingences de leur devenir-adulte. C’est une illustration éloquente de la force critique de l’approche pragmatiste pour dénaturaliser et dépsychologiser certains faits sociaux et les théories que s’en font les acteurs, mais en s’efforçant toutefois de respecter ces pratiques, et de comprendre les principes de leur efficacité sociale en fonction des contraintes de tous ordres (institutionnelles comme épistémiques) qui s’exercent sur les protagonistes et sur les idéologies qui émergent de leurs pratiques concrètes. En 2019-2020, l’enquête se poursuivra, mobilisant toujours plus des approches socio-anthropologiques alternatives à la psychologie, en approchant de plus près les faits et gestes des psychanalystes avec les enfants. Or la philosophie pragmatiste peut, selon nous, renouveler à la fois la philosophie et l’histoire de la psychanalyse, mais aussi, à plus longue échéance, réarticuler de façon originale (distincte en tout cas de la « théorie critique ») la psychanalyse au champ des sciences sociales. Vu le crédit dont jouit cette dernière depuis une vingtaine d’années, nul besoin de souligner à quel point cet autre front du champ de bataille promet lui aussi d’être animé.
Sur le plan pédagogique, enfin, ce séminaire a mis en œuvre deux pratiques, qu’on reconduira. Tout d’abord, les étudiants sont invités à abandonner toute attitude de surplomb touchant l’élaboration philosophique et épistémologique, puisque les polémiques qu’on tente de comprendre et de formaliser sont ceux dans lesquels nous sommes tous pris actuellement. Commenter un philosophe vivant, comme Brandom, qui a d’ailleurs publié cette année son deuxième livre majeur, A Spirit of Trust, c’est ne plus pouvoir s’abriter derrière des interprétations légitimes et stabilisées, comme ils en ont eu l’habitude lors de leurs études antérieures. C’est dialoguer de plain-pied avec lui. Outre les habituelles fiches de lecture, il a donc été proposé aux volontaires de traduire un ouvrage de Brandom, Reason in Philosophy, pour contribuer à disséminer ses questions. Le fruit de leur labeur sera publié avec l’aide financière de l’EHESS dès 2020. Autant que faire se peut, cet effort de traduction, c’est-à-dire à la fois de compréhension d’un penseur et de mise à disposition de ses arguments auprès de la collectivité, sera repris en 2019-2020. Second procédé encouragé : rapprocher le plus possible, quand le sujet s’y prêtait, le travail des étudiants en Master d’un terrain d’enquête concret, et de l’observation de la manière dont des acteurs engagés dans des activités déterminées font la théorie de ce qu’ils font. L’analyse conceptuelle, argumentative, réflexive et critique qui reste au cœur de la philosophie est réputée s’enrichir de l’examen « socratique » desdites activités dans leur contexte social. Un co-jury avec un sociologue est et sera toujours possible.
Le séminaire est accessible sur le blog https://philosophiesciencessociales.blogspot.com/ Les cours ont été enregistrés, ainsi que les exposés de la journée d’étude du 21 juin 2019, « Expression et expressivisme. De la philosophie de l’esprit et du langage vers les sciences sociales? » organisée par le Lier-FYT.